Délégués des Ministres / Groupes de rapporteurs
    GR-C
    Groupe de rapporteurs sur l'Education, la Culture, le Sport, la Jeunesse et l'Environnement

    GR-C(2004)27 Addendum 26 octobre 2004
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    Les nouvelles dimensions d'Europe
    Addendum à la Déclaration de Wroclaw (élaboré par le Professeur Krzysztofek)

    Point pour examen par le GR-C lors de sa réunion du 2 novembre 2004

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    Idées essentielles pour la Déclaration de Wrocław: les défis

    La nouvelle envergure de l'Europe

    La Convention culturelle européenne a vu le jour dans un contexte historique très différent de celui de l'Europe d'aujourd'hui. Au cours des prochaines décennies, le Conseil de l'Europe sera confronté (dans le domaine de la culture au sens large) à de nouveaux défis soulevés par d'importants changements de divers ordres, tant positifs que négatifs, y compris les synergies de l'intégration européenne, de la mondialisation, de la démocratisation de l'Europe centrale et orientale, des technologies de l'information et de la communication et enfin un élément qu'il ne faut pas sous-estimer, le renouvellement des générations. Le visage de l'Europe sera bientôt modelé par des générations qui ne se souviennent pas de la Guerre froide et de la fracture idéologique imposée par le Rideau de fer. Cette situation offre au Conseil de l'Europe un nouveau cadre pour ses activités. Cela fait beaucoup de défis à relever, dont cinq semblent revêtir une importance particulière et méritent d'être abordés dans la Déclaration de Wrocław.

    1. L'identité de l'Europe, à la fois commune et diverse

    Quand la Convention culturelle européenne a vu le jour, les Etats qui l'ont signée formaient le coeur d'une Europe considérée comme le creuset d'une civilisation, et ne se demandaient pas s'ils étaient européens ou non; c'était une évidence. Aujourd'hui, avec 46 Etats membres au Conseil de l'Europe et davantage de nouveaux membres que d'anciens, la donne a changé et le problème de l'identité européenne prend une toute autre importance. Le Conseil restera celui “de l'Europe”; par conséquent, la définition d'un tronc commun de valeurs, établi sur la base du patrimoine culturel commun, devient une nécessité absolue pour assurer la cohésion européenne.

    L'identité que l'Europe s'est forgée au fil de l'histoire a servi de fondement à la Convention culturelle européenne, et a réuni les nations défendant un ensemble similaire de valeurs dans la ferme conviction que ces valeurs sont universelles et sont à la base de la solidarité humaine. Pour ce faire, il faut traduire les identités idiomatiques des peuples européens en identités discursives, sans lesquelles il est impossible de se comprendre mutuellement et de résoudre nos problèmes communs.

    Cinquante ans après, nous croyons toujours au pouvoir bénéfique et universel de ces valeurs, mais nous sommes pleinement conscients des autres identités présentes dans la Grande Europe. Cette croyance en une identité européenne a un sens si on l'envisage comme le dénominateur commun de ces identités diverses, mais aussi multiples et partagées, transmises par l'éducation ainsi que par la mémoire et l'interprétation érudites et populaires des souffrances et des gloires des peuples. L'Europe a besoin de ce fonds de valeurs pour construire sa cohésion qui préserve la vision originelle d'un continent sans fractures culturelles et humaines, tout en continuant d'affirmer son patrimoine commun.

    Les identités régionales et transnationales sont aussi importantes que l'évolution des identités nationales résultant de la redéfinition de la carte de l'ancienne Europe de l'Est. Cela donne une nouvelle dimension au droit de choisir librement son appartenance aux communautés régionales et nationales, ainsi qu'à la famille européenne, qui transcende les frontières. A cet égard, il convient de mettre l'accent sur le lien entre les valeurs culturelles européennes et les valeurs civiques communes que sont la démocratie, les droits de l'homme et la prééminence du droit, que le Conseil de l'Europe place au coeur de sa mission politique.

    L'Europe peut uniquement s'offrir un meilleur avenir si ses citoyens parviennent à oeuvrer ensemble à la réalisation de leurs aspirations, en tant que communauté internationale. Pour construire une telle communauté nous devons, au Conseil de l'Europe et dans les réseaux culturels européens, apprendre à faire l'expérience de notre fonds commun par le biais de la coopération transfrontalière et de l'engagement dans un esprit de collaboration.

    2. Diversité culturelle, société civile et nouvelle citoyenneté

    La Déclaration sur la diversité culturelle que le Conseil de l'Europe a adoptée en 2000 déclare que la diversité culturelle a toujours été une caractéristique européenne dominante et que la mission première de la coopération culturelle est de la soutenir, de la protéger et de la promouvoir. La diversité culturelle s'exprime par la coexistence et l'échange de pratiques diverses d'un point de vue culturel, et par la variété culturelle des services et produits proposés.

    Il y a cinquante ans, les Etats-nations d'Europe étaient relativement homogènes d'un point de vue ethnique. Au fil des 3 à 4 dernières décennies, leur diversité s'est fortement accentuée, principalement en raison de l'émergence de nouveaux Etats-nations issus du démembrement de l'Union soviétique, de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie. De nouveaux voisinages et de nouvelles zones frontalières sont ainsi apparus.

    La mobilité transfrontalière et les migrations ont aussi contribué à la riche diversité et à la conversion de l'Europe en un système complexe. Cela n'a pas simplifié les choses, la nécessité d'une intégration civile devant être conciliée avec le respect du “droit à la différence.” Ces points ressortent dans pratiquement tous les modèles de sociétés multiculturelles préconisés dans les documents internationaux. Les recommandations qu'ils énoncent sont présentées comme les plus hautes normes à atteindre dans les démocraties désireuses d'accorder une égalité civile aux personnes sans chercher à la rendre culturellement uniformes. Par conséquent, pour cette stratégie de la diversité, il apparaît très clairement que l'influence la plus désirable que pourrait apporter la culture mondiale est celle dont la forme ne mine pas les cultures fondées sur l'identité, le sens d'appartenance à une communauté et les rapports entre l'individu et la communauté. C'est ce qui rend souvent les relations interethniques plus complexes que celles entre les Etats. La gestion de rapports multiculturels et pluriethniques devient un des facteurs décisifs de la lutte contre l'exclusion et de l'instauration d'un ordre social interne et international. Il faut dès lors se demander si la définition de la citoyenneté héritée du dix-neuvième siècle et le sens d'appartenance ne devraient pas être révisés pour correspondre à la réalité de la nouvelle Europe plurielle.

    La pluralité des cultures et des langues d'Europe a servi de fondement à la Convention culturelle européenne. Elle promet une diversité passionnante, mais multiplie les défis à surmonter au cours des prochaines décennies. Un des problèmes est celui de la lingua franca indispensable dans l'établissement de relations, celles-ci dépendant dans la pratique de la maîtrise de l'anglais.

    Il devient vital, pour la plupart des pays d'Europe, d'apprendre à vivre dans leur nouvel environnement culturel, d'acquérir une compétence interculturelle et de faire la connaissance de leurs nouveaux voisins, de leur histoire, de leur tradition et de leur culture, tandis qu'ils démantèlent dans leur esprit le “rideau mental” dressé par le Rideau de fer au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle.

    Cette démarche vise à établir un nouveau dialogue entre les civilisations et à éviter les conflits de culture, auxquels il ne faut pas permettre d'assurer la suite des clivages idéologiques qui ont déchiré l'Europe pendant la Guerre froide.

    3. Les nouveaux acteurs et partenaires sur la scène culturelle européenne

    La Convention culturelle européenne a été signée quand les Etats étaient les principaux acteurs de la scène du continent. Au fil des 50 dernières années, de nombreux nouveaux acteurs et partenaires ont collaboré – avec l'appui du Conseil de l'Europe – à l'élaboration de la nouvelle structure de l'Europe: les ONG, les régions, les communes, les villes, les institutions culturelles, les milieux sociaux et les individus. Ils forment la dense étoffe de la nouvelle Europe, qui a été tissée par la libre circulation de l'information, du savoir et des idées. Les acteurs privés des domaines de la culture, de l'éduction, des sports et de la jeunesse jouent également un rôle important dans les échanges européens. Le Conseil de l'Europe devrait encourager de nouveaux partenariats et, de cette manière, l'essor de la société civile européenne.

    La pluralité des acteurs ne décharge pas les Etats de leur responsabilité de veiller à la concrétisation de la Convention culturelle européenne dans la culture, l'éducation, la jeunesse et les sports. Le rôle des gouvernements dans ces quatre secteurs est, dans une large mesure, défini par la nécessité d'équilibrer les dérives connues des mécanismes purement fondés sur l'économie de marché afin d'assurer une égalité entre tous les citoyens et groupes sociaux et l'accès de tous aux ressources culturelles nécessaires à l'exercice de la liberté individuelle et à l'épanouissement humain. Cela fait intervenir la responsabilité des gouvernements européens qui doivent légiférer et participer au financement des grandes initiatives dans ces quatre secteurs, et renforcer leur rôle dans la définition de normes et la coopération politique pour garantir le domaine public ainsi qu'une égalité des droits et des conditions nécessaires à une citoyenneté participative.

    4. La culture et l'éducation pour une Europe du savoir et une société de l'information

    Le problème du “dernier kilomètre” devrait trouver une solution dans les prochaines années, et la plupart des ménages de la plupart des régions d'Europe seront connectés aux infrastructures à large bande passante. Il en résultera une téléprésence permanente des personnes, des événements et des réalités. L'enjeu sera d'éviter une fracture numérique en Europe.

    La vitalité des cultures nationales et régionales, ainsi que de l'européenne, dépend de l'aptitude à produire et à promouvoir les cultures et leurs créateurs, que ce soit par le biais de l'Internet ou des industries connexes de la culture et du savoir. C'est pourquoi l'engagement du Conseil de l'Europe en faveur d'une protection des identités culturelles, assurée en garantissant la haute qualité et une grande diversité de l'offre culturelle, se justifie pleinement.

    Comme ils font partie intégrante de la société mondiale de l'information, les pays d'Europe devront relever le plus grand des défis, celui de faire valoir leur propre culture dans les échanges culturels mondiaux. C'est un processus dans lequel il convient d'éviter les excès. Le premier excès serait l'assimilation par la culture mondialisée, l'autre extrême résidant dans la tentation de protéger à outrance sa culture nationale contre les influences étrangères. Dans une société ouverte, ce deuxième risque paraît improbable, mais le premier est tout à fait plausible. S'il se concrétisait, il nuirait aux conditions nécessaires à la créativité nationale. Il convient que "www.e-culture" se décline davantage en ".edu" qu'en ".com".

    La mission du Conseil de l'Europe consiste à identifier les aspects des politiques culturelles, pédagogiques et de la jeunesse auxquelles il convient d'accorder une attention particulière dans le contexte des sociétés du savoir et de la nouvelle économie mondiale.

    La victoire du concept des droits de propriété intellectuelle a de graves implications pour l'avenir du développement durable dans sa définition applicable à la culture, à l'éducation et au sport. Elle limite la possibilité de chacun de se représenter et de se décrire soi-même par le biais de sa propre culture et de répondre aux besoins des nouvelles générations sur les plans de la production, de la fourniture et de l'échange de divers services, produits et pratiques dans les quatre secteurs.

    Au cours des 50 dernières années, le rôle de la culture dans la vie quotidienne et dans les politiques publiques a changé de manière significative. L'accent a été mis sur la démocratisation et la participation ainsi que sur la revitalisation de l'espace urbain. Ces fonctions sont restées importantes mais une nouvelle fonction est apparue ; la culture en tant que facteur de développement économique, base pour la connaissance et les industries créatives, l'économie créative et les propriétés intellectuelles. On passe de la notion de culture d'économisation à la reculturisation de l'économie. Culture et diversité sont devenues le capital de la culture considéré comme une des ressources les plus importantes de l'économie créative.

    5. Les générations progressent vers une Europe en réseau

    L'Europe vieillit. D'une part ce phénomène a des lourdes implications pour les politiques sociales et culturelles, et de l'autre il engendre un décalage dans l'équilibre des âges. L'avenir des cultures européennes et de l'Europe tout court sera forgé par les jeunes Européens. La création de la culture des jeunes Européens intervient de plus en plus au sein de réseaux sociaux et se diffuse par leur biais. Ces réseaux ont été renforcés par l'informatique. Les activités culturelles des jeunes Européens sortent des institutions pour intégrer des réseaux qui renferment une part croissance du capital social et culturel de l'Europe: des réseaux d'auto-organisation et d'auto-régulation de personnes créant des cultures.

    Les nouvelles cultures nous promettent-elles une EUROPE EN RESEAU ? – une Europe qui offre bien davantage aux générations futures que ses prédécesseurs, et donne une chance à l'Europe de ne pas être celle des confrontations entre les civilisations mais celle des échanges riches en valeurs, styles de vie et d'inspirations et qui permet d'espérer qu'elle ne sera pas uniquement construite sur des hiérarchies, des institutions et des marchés, comme elle l'a été jusqu'à présent.

    L'enjeu mérite que l'on s'efforce de déterminer quel type de culture émerge des réseaux de jeunesse, à quoi ressemblent les activités culturelles des jeunes, quelle place les jeunes gens occuperont dans l'intégration européenne et de quelles nouvelles formules institutionnelles ils ont besoin. Cela devrait nous permettre d'appréhender les tendances futures du développement culturel, d'avoir un aperçu de l'avenir préparé pour l'Europe et de déterminer dans quelle mesure cela constituera une continuité et à quel point les nouvelles cultures modifieront l'Europe.

    * * *

    Ce contexte affecte le rôle même des organisations et institutions européennes. Dans ces circonstances, et étant donné le budget limité du Conseil de l'Europe, sa mission consiste davantage à inspirer ces processus qu'à les organiser. Nous pourrons ainsi poursuivre notre engagement aux côtés des gouvernements du continent en faveur de la coopération culturelle et de la citoyenneté européennes. Nous soutiendrons tous les efforts de développement d'une nouvelle stratégie d'action culturelle visant à favoriser la mobilité, de renforcer la coopération, d'encourager la communication et le débat, et de consolider les réseaux transnationaux; une stratégie fondée sur de nouveaux partenariats. Elle revêtira une importance vitale pour la nouvelle gouvernance européenne. Le Conseil de l'Europe ne saurait faire “cavalier seul” dans ses principales initiatives sans le concours d'acteurs aussi importants sur la scène internationale que l'UE, l'UNESCO, l'OCDE, la Banque mondiale, etc. Autant de paramètres qui soulignent encore le nouveau rôle que le Conseil de l'Europe et sa Convention culturelle sont appelés à jouer dans leur nouvel environnement, qui comprend un nouveau cadre institutionnel, d'autres acteurs gouvernementaux et les réseaux spontanés de la société civile.

    Kazimierz KRZYSZTOFEK



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